Prenons une autre citation d'Alain Besson pour en apprendre davantage :
« Je partage le sentiment de Pierre Rosanvallon lorsqu’il écrit que « si le système électoral majoritaire conduit à multiplier les « oubliés » de la représentation, on peut y remédier... » Notre démocratie doit évoluer vers d’autres formes de répartition des richesses, sous l’effet des luttes politiques et syndicales notamment de leur interaction avec la légalité républicaine. »
A la bonne heure ! Pierre Rosanvallon, ancien permanent CFDT et actuellement directeur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), ne peut pourtant guère être défini comme un « gradualiste jauressien » (comme s’autoqualifie Alain Besson). Créateur de la Fondation Saint-Simon (think tank de ploutocrates) avec François Furet, il est, comme ce dernier, un adversaire de la Révolution Française dont Jean Jaurès a si magnifiquement retracé le mouvement. Partisan depuis toujours d’Emmanuel Mounier et du corporatisme social, il a fondé depuis, avec le concours financier des PDG philanthropes d’Altadis (tabacs – racheté depuis par Imperial Tobacco), EDF, Lafarge (cimenteries – les actionnaires de référence en sont le banquier milliardaire Albert Frère et le milliardaire égyptien Nassef Sawiris), les AGF (groupe Allianz !!!) , Air France..., le club « La République des Idées ». Quelles idées ? Bah, elles ne sont pas si éloignées de celles avancées par Alain Besson : la lutte des classes est incontournable, mais une société sans classe est un « rêve totalitaire » (ben, oui, ces braves gens de la République des Idées considèrent comme totalitaire la perspective de leur élimination de la scène sociale, quoi de plus naturel ?) , donc autant garder la classe dominante actuelle (eux !) et mettre en place un système un peu élaboré . D’un côté le système électoral majoritaire (et si ça ne marche pas on recommence (Irlande) ou on fait un coup d’Etat (Chili, Honduras...), de l’autre l’intégration des « corps intermédiaires » (partis politiques et syndicats), dans la gestion directe des crispations des « oubliés de la représentation ». Ségolène Royal en avait rêvé, Sarkozy est en train de le faire, avec Bernard Thibault et Chérèque (flanqués de l’improbable Aschieri) à qui il a offert, en collaboration avec le MEDEF, la loi d’août 2008, visant à faire des syndicats précités des rouages des « réformes » et à faire disparaître les autres. C’est là , en effet , une « interaction », tout à fait intéressante. Mais la Commune n’est pas morte et Thibault et Rosanvallon ont sans doute oublié cette autre citation : ce qu’ils proposent « n’est autre chose que le régime absolu, qui est naturel au Capital et que les ouvriers ne peuvent évidemment pas employer contre eux-mêmes ». C’était à propos de Bernstein et des coopératives et c’est de Rosa Luxembourg (Réforme sociale ou révolution – Editions Spartacus page 75) .
Au nom de quoi ? De la social-démocratie dit-il :
« Selon la doxa marxiste-léniniste, ce qui précède (suffrage universel, pluripartisme etc.) illustre une seule forme de démocratie, qualifiée de « bourgeoise », à laquelle les tenants de cette doctrine entendent substituer la dictature du prolétariat. La dictature, fut-elle du prolétariat, est évidemment le contraire de la démocratie. »
Examinons dans le détail cette citation. La « doxa », du grec δοξα (opinion, conjecture) est chez Parménide un ensemble hétérogène de points de vue et de préjugés que Platon appelle l’opinion. C’est d’ailleurs pourquoi le philosophe doit procéder « para doxa », « contre la doxa », pour approcher l’Etre (Parménide) ou la sagesse (Socrate). Je n’en disconviens pas et la suite va l’établir, Alain Besson paraît, sur ce point du moins, victime d’une doxa.
Mais examinons « la doxa marxiste-léniniste » . Le « marxisme-léninisme » n’est guère ma tasse de thé (d’ailleurs je préfère le café) : cette expression apparaît après la mort de Lénine forgée par ceux qui deviendront les staliniens. Parmi les derniers « marxistes-léninistes » en exercice, il ne reste guère que les dirigeants chinois qui fournissent sans doute les chaussettes à Alain Besson comme à moi, en faisant suer la plus-value au prolétariat le plus nombreux au monde.
Faisons un instant l’hypothèse que Marx ait quelque chose à voir là-dedans : cela nous permettra du moins d’aller vérifier. Qu’en est-il du suffrage universel et du pluripartisme ? Une expression incomplète du suffrage universel a été conquise par le peuple en armes en 1848, en 1946, il s’élargit aux femmes ( un siècle !) , mais pas aux colonies ni dans les départements français d’Algérie. Bref , Alain Besson et moi-même sommes nés avant le suffrage universel ! Le pluripartisme n’est pas une des caractéristiques de la démocratie : la Restauration, le IIème Empire, l’Etat français de Pétain sont des périodes de pluripartisme ( le RNP et le PPF, par exemple !). Parlons plutôt de l’expression publique des opinions et de la faculté de se regrouper en partis politiques sur cette base. Ce fut précisément le cas de façon éphémère du 26 mars 1871 à la « semaine sanglante » qui commence le 21 mai de la même année pour imposer, au prix de 30000 morts, le retour de la dictature de la bourgeoisie. Mieux, les mandats étaient révocables et le salaire des élus ne pouvait pas être supérieur à celui d’un ouvrier qualifié. Mais il y a un problème : c’est précisément cela que Marx appelle « un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail » ( K. Marx « La Guerre civile en France » -texte intégral : http://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710530c.htm)! Manifestement, dans cette affaire, quelqu’un se trompe ou nous trompe ! (à suivre).
Editions de la Maraîchère – 8 €
En vente à « La Librairie »
12, rue Chaperonnière
Angers 02 41 87 48 43
Librairie de la Libre Pensée
10, rue des Fossés St Jacques
75005 Paris 01 46 34 21 50
Librairie Ombres Blanches
48 et 50 rue Gambetta
5 et 7 rue des Gestes
31000 Toulouse