Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Archives

Publié par Michel GODICHEAU

Je squattais le salon d’une amie pendant ce jury de baccalauréat. J’ai lu « Gilles et Jeanne » de Tournier et aussi les minutes du procès de Gilles de Rais présentées par Bataille. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. Il y avait Jeanne la Pucelle qui chevauchait au flanc d’un guerrier. Les deux étaient des fidèles du Roi. Gilles, Maréchal de France, seigneur de Tiffauges, Champtocé et autres lieux, que j’ai visités seul car la rémanence des ruines m’a toujours fasciné. Bataille fut fasciné comme d’autres et il habitait la même époque que Tournier, qui avait quinze ans de plus que Jack Lang.

Je lis aujourd’hui la notice Wikipedia sur Gilles de Rais et son procès comme un concentré de post-vérité, une tentative de catharsis 2.0, dont maintes formules : « folklore », « contextualiser » « rumeur » « sans équivalent », tentent de nous envoyer, avec le concours de médiévistes, dans un puits anthropologique sans fond. Dans l’imaginaire collectif, l’ogre a son pendant rédempteur, l’évêque Saint Nicolas, spécialisé dans le recollement des enfants pré-salés destinés aux seigneurs. Pour que ceux qui survivent retrouvent, peut-être, le chemin de la Raison, cette autre figure du tétragramme.

 

Mais j’observe que peu d’observateurs parlent des enfants vivants, de leurs parents, de cette chair à féodalité qu’il ne suffit pas de capturer et d’embrocher pour se repaître et, par ricochet, faire jouir aussi les évêques inquisiteurs. J’ai vécu ce que je croyais devoir être les derniers vestiges de ces rapports féodaux et le souvenir de ces enfants «prélevés» et suppliciés hantait encore les campagnes. Cela n’était pas du folklore (détestable concept), j’ai trouvé des tickets de rationnement périmés dans les tiroirs et le temps d’avant les frigos, je suis descendu à la cave où les jarres de terre cuite de l’hiver contenaient ces quartiers de viande indifférenciés noyés dans le sel et qui n’attendaient que la Saint-Nicolas (ce que mon âme d’enfant craignait) ou la Saint-Cochon pour être recollés. Il paraît que Saint-Nicolas ne ressuscitait pas les cochons.

 

Il se pose avec Epstein un problème comparable. Et les mêmes creusent de nouveau frénétiquement le puits anthropologique pour faire accroire que tout cela est si singulier qu’on peut y jeter tous les crimes. D’ailleurs c’est déjà commencé. Les enfants de Gaza génocidés sont déclarés absents et seules quelques figures populaires et intellectuelles n’en dorment pas plus que moi et, dans l’affaire Epstein, les centaines de femmes qui depuis des années dénoncent avec précision l’organisateur, ses complices et ses hôtes, sont réduites à des ombres alors qu’elles ont juste échappé aux jarres de terre cuite. Les sanglots des mamans paysannes de Champtocé, de Tiffauges, et d’ailleurs n’avaient même pas d’Eric Cantona , de Pep Guardiola, de Francesca Albanese ou de Blanche Gardin ; elles ne pouvaient que regarder avec terreur les hautes cheminées des chateaux de Gilles.

 

La seule différence avec les ogres d’aujourd’hui, c’est la mondialisation des « prélèvements » et du système, car pour le reste, l’universitaire respecté, le premier ministre, le président, le réalisateur célèbre, le bien nommé « prince du sang  et les mères maquerelles de lignée royale… le puits anthropologique sans fond me semble béant dès que je lis la presse internationale, on va peut-être y suicider encore un ou deux, mais qu’importe. Les pierres me parlent et les dernières qui m’aient parlé sont celles des murs de Guérande. Les murailles m’ont suggéré quelque chose d’autre, une piste qui mérite intérêt. Dans son roman « La Révolution de la lune », Andrea Camilleri décrit une situation semblable : il n’y a pas de Saint-Nicolas dans ce cas, car l’évêque est à la tête des criminels et le pape est son complice, mais le Vice-Roi est, par accident, une femme. Et Eleonora agit avec la totalité du « chi », froidement, intelligemment, elle possède, pour l’extérieur, le « vir » du sceptre, mais elle libère et protège les survivantes, condamne, décime et extermine en s’appuyant sur le peuple grâce à des mesures politiques immédiates… une révolution de 27 jours. « L’oiseau de Minerve s’envole au crépuscule » disait le vieil Hegel : j’espère qu’il avait raison : nous y sommes !

 

 

L'impossible procès de l’ogre.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article