Esclavage, émancipation. Nazisme, résistance : deux livres.
De Rosalie Tinchant à Kurt von Hammerstein.
Jean Hébrard et Rebecca J.Scott : « De l’esclavage à la liberté – L’odyssée des Tinchant (1793-1945) » -Gallimard 2026
Hans Magnus Enzesberger : « Hammerstein ou l’intransigeance – Une histoire allemande » - Gallimard 2010
A seize ans de distance, ces deux livres ont de quoi bousculer. L’idée du rapprochement m’est venue d’un commentaire d’un lecteur d’une note de Jean-Clément Martin sur une citation attribuée à Lazare Hoche, que je fréquente régulièrement depuis une dizaines d’années, et qui, rapportée par un tiers, supposé témoin du locuteur, était indirectement contestée du fait de l’anachronisme allégué d’une des qualités militaires de l’interlocuteur. Bref, le document existait, personne ne le remettait en cause, mais cela ne disait rien de l’exactitude des propos, des lieux et des personnages. Jean-Clément Martin connaît mieux Lazare Hoche que moi, il n’a rien répondu. J’ai, quant à moi et par curiosité vérifié l’assertion du persifleur : il avait tort.
Dans la postface de son livre Hans Magnus Enzensberger écrivait :
« […] les déclarations des témoins oculaires ne sont pas toujours à prendre pour argent comptant
[…] Les sources écrites ne sont guère plus fiables. Le mot document suggère une crédibilité qui est souvent imméritée. » (p.361)
De leur côté, Jean Hébrard et Rebecca J. Scott écrivent dans leur prologue :
« « Les sociétés coloniales et postcoloniales et, plus particulièrement, les sociétés esclavagistes ont fourni des terrains privilégiés pour ces enquêtes dans la mesure où elles ont été et sont les territoires sur lesquels ces tensions se sont exacerbées. Le « tournant biographique » qui a affecté ces études a été d’autant plus fécond et novateur qu’il s’est appuyé sur des archives écrites ou orales constituées comme instruments majeurs des pouvoirs d’oppression. » (pp 15-16)
Jean Hébrard et Rebecca J.Scott, en toute logique, en déduisent des éléments de méthode révolutionnaires. En voici deux exemples:
1.Sur le projet discursif du chercheur :
« Que deviennent éloges ou exempla – les deux fonctions classiques de la biographie – lorsque le chercheur les revisite en y ajoutant ses découvertes archivistiques et son imagination narrative ? » (p 14)
2. Sur « l’étirage de la temporalité » que nécessite le fait que – concernant l’esclavage les « documents » ont souvent « pour fonction d’effacer tout ce qui aurait pu constituer en récit les existences qu’ils avaient monnayées. » (p 16)
Ainsi en va-t-il pour Hans Magnus Enzensberger des documents en provenance des archives du KGB , de la Gestapo ou de la Stasi. Les faire parler est déjà une narration dans lequel le chercheur est impliqué.
En faisant une présentation différente pour les lecteurs français , les auteur(e)s de « L’odyssée des Tinchant » vont plus loin : c’est, en quelque sorte, une réponse à la remarque de John Mothrop Motley cité par Enzensberger sur « Une histoire de l’humanité n’existe pas […] nous déchiffrons cela comme nous pouvons, de nos yeux myopes ; mais tout ce qui en ressort n’est qu’un murmure confus. » ( p 361)
Pour que les sons restitués soient de meilleure qualité, il faut faire dire aux documents ce qu’ils ne veulent pas dire.
Pour terminer je voudrais dire comment je me suis senti impliqué dans ces deux livres : Ruth Fischer faisait déjà partie de mon univers militant et la dette de la France à l’égard d’Haïti et de Dakar est une des rares qui devrait être honorée. Ces deux livres sont d’une folle actualité mais celui de Jean Hébrard et Rebecca J. Scott sera certainement une des bases des cours sur l’esclavage, quand la jeunesse nous aura débarrassé de la caste d’esclavagistes.